Partager l'article ! série animée "Avez-vous déjà vu ?" Etude des Toupoutous: Introduction : « Avez-vous déjà vu ? Maintenant oui » - ...
« Avez-vous déjà vu ? » est une série de 150 séquences animées qui durent chacune plusieurs dizaines de secondes. Elle a été créée et réalisée par Piano avec la participation d’Alain Chabat et a été diffusée en 2006 sur M6.
Le concept de la série est assez facile à comprendre. Le premier plan du sketch est un écran qui demande au téléspectateur : « avez-vous déjà vu ? ». S’ensuit alors une séquence qui nous présente des faits relevant du registre de l’absurde dans la mesure où il est impossible de les observer dans le monde naturel. Un second écran répond au téléspectateur et équivaut dans le même temps à la chute du sketch : « maintenant oui ». La diffusion de la séquence joue de cette manière sur le 1er degré : nous sommes au départ confrontés à ce que nous n’avons jamais vu auparavant puisque, par principe, les faits n’existent pas dans le monde naturel. Puis la séquence est diffusée : nous la regardons donc de manière effective. Enfin, nous pouvons affirmer sans mentir que maintenant oui, nous avons vu les faits présentés dans la séquence. La frontière entre l’imaginaire et le réel est rompue.
Les Toupoutous
Les Toupoutous sont des individus de type humain de couleur bleu pour les garçons, rose pour les filles. Ils s’apparentent aux enfants tels que nous les connaissons. Leur tête est ornée d’un cœur planté au bout d’une tige.
Le nom de « Toupoutous » dérive du terme « tout-petits » qui ancre le dessin animé pour un public de très jeunes enfants. Ce ciblage est renforcé par le degré d’iconicité faible des personnages et les dialogues quasi inexistants (au mieux un babillage chanté : toupoutou et poutou). Ces héros ne sont pas sans rappeler ceux des Télétubbies, sans doute parodiés au passage (même rythme avec la lettre « t »).
Cependant, les sketchs des Toupoutous ne respectent ni l’horizon d’attente d’un parent qui mettrait son enfant devant la télévision, ni même le concept d’un dessin animé pour enfants, comme nous le prouvent les sketchs suivants.
Les premières questions que nous nous posons avant le début de la séquence sont : A quoi ressemble le nouveau venu et comment sera-t-il accueilli par les Toupoutous ?
Alors que les Toupoutous bleus jouent à la raquette et à la balançoire, un Toupoutou différent (jaune et orné d’un papillon) arrive et intrigue. Il ne parle pas la même langue (« Tipi » au lieu de « Poutou »). Au départ bousculé par quelques Toupoutous, il est rapidement pris à parti par tout le groupe. Au final, le nouveau est attaché à moitié mort à la balançoire et fait office de balle de jokari. Un Toupoutou bleu se promène, le papillon dérobé au nouveau à la main.
Il paraît évident qu’à travers sa propre expérience, chaque téléspectateur reconnaîtra dans cette séquence le cadre de la cour de récréation (les Toupoutous jouent à des jeux d’enfants), la venue d’un nouvel élève et les réactions que cela suscite dans la classe.
Ce sketch nous démontre la cruauté dont peuvent faire preuve les enfants, à cause du seul besoin de s’intégrer. La sociabilisation passe par l’uniformisation de l’individu dans un groupe, puis par l’exclusion brutale de ceux qui n’en font pas partie parce qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas se fondre dans la masse. Au-delà du rejet et de la violence, ce sketch dénonce plus particulièrement le racisme, toujours actuel.
Comment peut-il y avoir de crime passionnel dans un univers que l’on imagine onirique et entre des personnages quasiment associés aux enfants ?
Deux Toupoutous, un garçon bleu et une fille rose, s’aiment sur un lit,
comme en témoignent les cœurs au-dessus d’eux. Ils sont surpris par un autre Toupoutou bleu dont on présuppose qu’il est le conjoint de la fille. Il est aussitôt tué par l’amant. Tandis
que ce dernier précipite le corps en dehors du nuage, sa maîtresse nettoie à l’éponge les traces du crime. Un policier arrive et confond le couple meurtrier en leur montrant un indice oublié dans
la remise en ordre : le cœur que les Toupoutous ont d’ordinaire sur le crâne.
Il semblerait qu’au départ ce gag relève du registre de l’absurde. En effet, il semble impensable, même dans le concept du dessin animé, que des enfants commettent des actes d’adultes qui entraînent de lourdes responsabilités (adultère, meurtre). A moins que les Toupoutous, malgré leur physique, soient des adultes. Dans ce cas, il y a plutôt non-sens dans le concept même du dessin animé pour tout-petits.
Il y a cependant un décalage entre l’image et ce qu’elle est censée représenter, autrement dit la représentation est édulcorée par rapport à la gravité et à la violence des crimes. Les Toupoutous coupables sont sur un lit, enlacés, des cœurs clignotent au-dessus d’eux. Le lit sous-entend alors l’acte sexuel (il en devient même le symbole) du fait de l’expérience personnelle ou cinématographique que nous avons de ce genre de situation : « ciel, mon mari ! ». Le sang du mari trompé n’est pas représenté comme une flaque rouge par terre : il devient de l’eau s’écoulant à la manière d’une bouteille qui se vide.
Enfin, le fait que les personnages, y compris le policier, sourient constamment renforce le cynisme et le sinistre de cette séquence censée relever du dessin animé.
Quel genre d’imposteur peut se trouver au pays des Toupoutous ? A quoi le reconnaît-on en tant qu’intrus ? Pourquoi est-il là ?
Les Toupoutous, en train de jouer, sont intrigués par un individu qui les
appelle dans leur langue, mais d’une voix rauque. Un homme, grossièrement déguisé en Toupoutou et bien plus grand que ces derniers, jette le groupe, attiré par ses appels, dans un sac. Après
avoir balancé le sac par-dessus le nuage, l’intrus plante un panneau interdisant la présence de Toupoutous et s’approprie, en compagnie de ses semblables eux-même déguisés, le terrain de
jeux.
Le fait que l’imposteur soit grossièrement déguisé constitue un élément risible dans la mesure où il aurait dû alerter les Toupoutous : nous observons encore les traces de couture des tissus (le fil blanc). Cependant, l’effet comique du non-sens est concentré dans la chute du gag : bien qu’ayant chassé les Toupoutous de leur nuage, les intrus gardent leur déguisement et s’approprient également le terrain de jeux des Toupoutous, pourtant bien trop petit pour eux. Ils gardent également la même langue (« toupoutou ») qu’ils chantonnent d’une voix rauque : cette association incongrue les conduit à une attitude relevant du grotesque.
Enfin, le principe d’une expropriation sauvage n’est pas concevable dans un univers enfantin. Là encore, la sphère de l’adulte rejoint celle du monde des enfants.
Ces trois séquences nous ont montré des faits sordides issus du monde réel certes, mais qui dépassent les enfants. Ainsi, dans un dessin animé, la réalité devient affreuse. Pour quelle raison ? Et pourquoi cela fait-il rire ?
Les auteurs mettent en évidence le contraste entre l’univers naïf, innocent et coloré des Toupoutous, et leurs actes (ou ce qui leur arrive) qui sont brutaux, calculés, froids. Ces faits, qui peuvent être aisément placés dans le contexte d’un film policier (sketch 2) ou dans le monde réel, rubrique des faits divers (sketch 1 et 2) reprennent le principe qu’on ne peut pas tout montrer ou tout dire aux enfants. L’incongruité réside dans le fait de trouver des actes typiquement adultes dans un dessin animé destiné, semble-t-il, aux enfants. C’est cette incongruité qui prête à rire.
Mais attention : tout dessin animé n’est pas forcément destiné aux enfants, voire aux touts-petits. Les mangas comme « Ken le survivant » ou « Cobra » en sont de parfaits exemples. Les parents semblent oublier ce fait systématiquement. Si d’un coté le dessin animé n’est pas exclusivement tout public, de l’autre certains peuvent proposer différentes grilles de lecture, selon que le téléspectateur est un enfant ou un adulte (Schrek, Wallace et Gromit). Le même problème subsiste avec les films comiques.
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